par Catherine Piat-Marchand
Libaire ou Libère est un prénom féminin relativement courant dans l’Est. Je n’ai noté qu’une occurrence masculine sous la forme Liber. Quant à l’interprétation, l’article se compose exclusivement de ce qu’a écrit M. Yves Desmet, licencié en Histoire de l’Art et Archéologie, en 1998 dont le propos est si clair et si documenté que je ne saurais y substituer ma parole d’amateur. Nous aimerions avoir son autorisation explicite mais ne savons comment le contacter. Pour un article plus personnel, voir l’article consacré à ses soeurs Menne, Gontrude etc. ou à son frère Elophe/Eliphe.
Châteauvillain (Haute- Marne) vue 460/909 le 29 avril 1639 baptême de Geneviève, fille de Liber Cousin et de Françoise parrain : Nicolas Quantéal marraine : Geneviève Chibert & Poissons par. saint Aignan vues 8 et 16 le 30 mars 1645 baptême de Didier, fils de Pierre Demange et de Libelle Babé… & le 22 janvier 1650 baptême de Sébastien Bugnot, fils de Didier et de Libaire Vivien parrain : Sébastien Lorrain marraine Didière Vivien, tante
sainte Libaire de Grand (Vosges)
Pour les fontaines guérisseuses, le fond des temps consacre la vénérabilité. C’est pourquoi on prétend volontiers qu’elles sont des anciens lieux de culte païens christianisés. Pourtant, il est généralement difficile de démontrer une totale continuité dans les pratiques de sollicitation à un lieu donné. Il n’empêche, certains sites sont traditionnellement réputés avoir vu la christianisation de leur source sacrée. C’est ainsi que l’on prétend que le culte de sainte Libaire, martyre du IVe siècle, a assuré à Grand le passage du culte des eaux païen au culte chrétien d’une source miraculeuse.
Grand fut pendant l’Antiquité un sanctuaire très célèbre et très fréquenté. Les guérisons et les prédictions d’Apollon Grannus étaient recherchées par les plus grands, notamment les empereurs Caracalla et Constantin. Ce dernier y aurait eu même une vision essentielle pour son destin. L’eau jouait un rôle primordial dans la dévotion et était amenée dans un réceptacle sacré à l’intérieur du sanctuaire au moyen d’aqueducs. La plus ancienne mention de sainte Libaire se trouve dans la Passion de saint Elophe, écrite au XIe siècle. Selon celle-ci, sainte Libaire, qui était la soeur d’Elophe, fut martyrisée et enterrée à Grand. Un anonyme reprit le début de cette passion pour en faire le préambule de la Passion de sainte Libaire. Le culte de sainte Libaire connaissait alors un développement considérable à tel point que l’évêque de Toul, Pibon, fît transférer les reliques dans le maître-autel de l’abbaye de Saint-Mansuy de Toul en 1090.
Cette passion, qui raconte comment la sainte fut martyrisée lors des persécutions de Julien l’Apostat, existe sous la forme de deux versions : la version dite d’Ayette (BHL 4903), celle qu’utilisèrent en leur temps les Bollandistes, et la version dite du manuscrit de Saint-Sauveur d’Utrecht (BHL 4904).
Dans cette Passion de sainte Libaire, on apprend entre autres que, pendant que l’empereur l’exhortait à renier sa foi, la sainte frappa et détruisit une statue d’Apollon en or. Comprenant alors qu’elle ne changerait pas d’avis, Julien décida de la faire décapiter. Une fois la sentence exécutée, on vit la sainte se relever, prendre sa tête et marcher vers le centre de la cité où elle lava sa tête sous l’eau d’une fontaine. Après quoi, « elle s’endormit dans le Seigneur ». C’est ici alors qu’apparaît une divergence dans les deux versions de la passion : dans l’une (BHL 4903), « des fidèles l’ensevelirent avec précaution… et une source jaillit sous sa basilique, et si un infirme la touchait, il était guéri »73 ; dans l’autre (BHL 4904), « la sainte lava sa tête dans la fontaine, et s’endormit dans le Seigneur. Au-dessus de cette source, on bâtit une église en l’honneur de sainte Libaire, et, en buvant de ses eaux, on vit la guérison de nombreux malades. ». En dépit de cette divergence les deux versions apportent le même témoignage : il existait à l’époque de la rédaction de la passion une fontaine guérisseuse associée au culte de sainte Libaire. Cependant, l’authenticité et l’historicité des événements rapportés dans la Passion de sainte Libaire ont été fortement mises en question par les Bollandistes. Ceux-ci la considéraient comme hautement suspecte. Ce qui provoqua la colère des dévots de la sainte. Colère très largement exprimée par J.-L. L’Huillier dans sa monographie consacrée à sainte Libaire. Malgré cela, la question de l’authenticité du martyre de sainte Libaire n’est pas fondamentale. Il convient plutôt de voir si dans les événements, tels qu’ils sont racontés dans la Passion, on peut trouver des éléments qui puissent démontrer une christianisation du culte de l’eau à Grand. Mais avant d’étudier les sources historiques, un examen des vestiges matériels s’impose.
A Grand, sainte Libaire monopolise les vocables de tous les lieux de culte du village, ce qui pourrait être un indice de l’ancienneté du culte de sainte Libaire. C’est ainsi qu’on trouve à Grand une église et trois chapelles dédiées à la sainte : l’église est située exactement au-dessus de l’antique réceptacle sacré païen, une chapelle se trouve en plein champ sur le lieu supposé de la décapitation, une autre au centre du village tout près de la fontaine où elle aurait lavé sa tête, une troisième enfin, datant du XVe siècle, sur le lieu présumé où elle fut inhumée et où l’on a découvert une nécropole mérovingienne. Mais, y a-t-il eu une chapelle martyriale antérieure à la nécropole ou bien celle-ci est-elle plus ancienne que la tradition situant là la tombe de sainte Libaire? Seules des fouilles dans le cimetière communal (!) permettraient de résoudre l’énigme. De la même manière, seules des fouilles dans l’église permettraient de dater sa première construction. Les prospections géophysiques qui y ont eu lieu ont montré que le réceptacle sacré païen fut comblé d’un coup par les sédiments du réseau hydraulique souterrain suite à de violents orages ou à un défaut d’entretien, mais non pas à cause d’un remblaiement volontaire. La fin de la fréquentation du sanctuaire ne causa pas la désertion du site de Grand pendant le haut Moyen Age. Au contraire, l’existence de cinq nécropoles extérieures utilisées jusqu’au VIIIe siècle sont le signe du maintien d’une certaine pression démographique. De plus, la présence d’un atelier monétaire confirme la certaine importance de Grand au VIe siècle.
Dans la Passion de sainte Libaire, il n’est fait aucune allusion au sanctuaire d’Apollon Grannus. Lorsque, après sa décapitation, la sainte se rend dans le centre de la cité, on ne parle pas du tout d’une fontaine sacrée. On ne peut donc pas affirmer, comme M. Colardelle, que sainte Libaire, en lavant sa tête, s’approprie les vertus de la divinité païenne et que, par ce fait, l’eau peut continuer à guérir à cet endroit. Le seul « vestige » du sanctuaire pourrait être l’identification à Apollon de la statue en or brisée par la sainte lors de son interrogatoire. L’origine même du nom de la cité a été perdue à l’époque de la rédaction de la Passion. L’hagiographe explique ainsi le nom de Grandis à cause de son étendue extraordinaire, alors que c’est bien entendu l’épithète Grannus d’Apollon qui a donné à la cité son nom. De plus, on dispose d’une source littéraire du Ve siècle qui doit concerner le site de Grand. En effet, le rhéteur chrétien de Marseille Claudius Marius Victor écrivait ces lignes moins d’un siècle après l’hypothétique martyre de sainte Libaire : « Par la suite, le trompeur Apollon en imposa aux peuples, puis, contraint de déménager, il se fit médecin des Leuques ; maintenant, parcourant en proscrit les campagnes gauloises, il harcelle les peuples germaniques de ses mensonges pernicieux et trompe les coeurs barbares. » (trad. N. Gauthier). Ce témoignage littéraire vise sans doute le sanctuaire d’Apollon à Grand qui se trouve précisément dans la cité des Leuques. S’il affirme qu’Apollon n’y est plus honoré, rien, par contre, ne laisse penser que le culte de sainte Libaire a pris sa place.
Enfin, l’élément le plus caractéristique de la Passion de sainte Libaire est sans conteste la céphalophorie. Pour M. Coens, celle-ci dérive par la voie littéraire de la Passion de saint Denis dans la recension d’Hilduin datant du IXe siècle. L’endroit où s’effondre le saint après sa marche indique l’emplacement où il souhaite que soient honorées ses reliques. D’autre part, comme l’a remarqué L. Réau, de nombreux saints céphalophores ont un natalice très proche de celui de saint Denis (9 octobre). C’est le cas pour sainte Libaire qui est fêtée le 8 octobre.
On le voit, il est difficile d’affirmer que le culte de sainte Libaire a assuré la christianisation d’un culte des eaux païen, car on ne dispose d’aucun témoignage sur un culte rendu à sainte Libaire avant le XIe siècle. Même l’existence de reliques n’est pas établie avant cette époque. D’autre part, plusieurs éléments montrent que la Passion de saint Denis, datée du IXe siècle, a dû servir de modèle à celle de sainte Libaire. Par conséquent, on ne peut tout au plus que constater qu’à Grand la sacralité de la fontaine au centre du village s’est perpétuée au cours des siècles. Peut-être que, suite au transfert des reliques de la sainte à l’abbaye de Saint-Mansuy à Toul en 1090, les autorités ecclésiastiques ont-elles donné une nouvelle impulsion à la dévotion auprès de cette fontaine pour remplacer celle portée aux reliques.
extrait de : Desmet Yves. Le culte des eaux dans le Nord de la Gaule pendant le haut Moyen Age. In: Revue du Nord, tome 80, n°324, Janvier-mars 1998. pp. 7-27