par Catherine Piat-Marchand
Dans ma jeunesse, je n’ai connu que des hommes qui portaient le prénom Eugène et on les appelait Gégène! Ce n’est pas le cas au XVIe siècle. Je vous propose donc exclusivement des féminins d’un prénom qui signifie somme toute « bien né (e), de noble famille ». Son pendant masculin semble Eugin.
Un article très documenté vient d’être consacré à ce prénom dans la revue L’Histoire d’octobre 2020 sous le titre (à mon goût, tapageur) : « Etre transgenre au Moyen-Age » par Chloé Clovis Maillet. J’ai donc suivi cette piste pour rédiger cet article en débordant évidemment : le sujet m’y invitait.
Saint-Florentin (Yonne) vue 144 le 4 novembre 1546 baptême d’Eugène Mignot, fille de Jean et de Marguerite parrains : Eugène de Cheffeuille? et Jean fils de feu Jean Chevallier marraine : Marie, femme de Colin Desjours & Lainsecq vues 43 et 58 1556 baptême d’Eugène Tillière (*), fille de Jean. parrain : Guillaume Merlot marraine : Eugène, femme de Guillaume Tillière… & le 3 mai 1560 marraine : Eugène, femme de Léonard de la Flotte & Avallon vue 29 le 11 juin 1560 baptême d’Eugène Tripier, fille de Jean parrain : Jean Seigneur marraines : Eugène, femme de Sébastien Filzjean le jeune et Anne Piccard, fille de Pierre & Auxerre par. saint Eusèbe vue 89 le 1 janvier 1562 baptême d’Eugène de la Faye, fille de Germain et de Marie Guyard marraines : Eugène Bourgoin, femme de Germain de la Faye et Jeanne de la Faye, femme de Jean Prévost, marchand
(*) Il y a plusieurs Eugène sur ce registre. Notons Eugène Bariot, fille de Regnauld et d’Eugène, née en 1551 qui a pour parrain : Eugin Couslin. (vue 30)
Châteaurenard (Loiret) vue 104 le 24 août 1567 baptême d’Eugin (II) Daumois, fils de Jean et de Guillemette Boulloy parrains : Eugin (I) Daumois et Jean Turreau marraine : Anne Mollinet
Huilliécourt (Haute-Marne) vue 34 le 25 août 1625 baptême d’Eugène du Bois (*), fille de Claude dit Mable et d’Anne parrain : Nicolas Gruot marraine : Marguerite Daudenet
(*) Notons qu’elle a une homonyme née le 23 juillet 1613 à Toucy (Yonne), marraine en 1636 d’Anne Huguet.
Nenveignes (Menou) (Nièvre) Le vendredy dix huictiesme jour de mars mil six cens soixante et sept a esté baptisée par moy sousigné en l’eglise paroissialle de Nanveignes Eugene Sandre fille d’Eugin Sandre et de Jeanne Giraud ses pere et mere ; le parain honorable ho[mm]e maitre Martin Planquet dit de Beaulieu procureur fiscal dudit Nanvignes ; la maraine Eugene Archambaut laquelle maraine a dit ne scavoir signer.
Il existe une église saint Eugin à Vignol dans la Nièvre.
sainte Eugène
Sa vie est rapportée entre autres par Jacques de Voragine. Eugène serait la fille de Philippe, proconsul d’Egypte sous l’empereur Commode (180-192). Elle se convertit au christianisme après des études de philosophie avec Prothe et Hyacinthe, deux frères eunuques : elle prit alors l’habit et la tonsure d’un moine, renonçant à sa féminité. Son sexe fut révélé parce qu’accusé (e) de viol par une femme nommée Mélanthia qu’elle avait soignée : un chapiteau de Vézelay la représente montrant ses seins lors de ce procès pour se disculper. Son père fut destitué de son poste et devint évêque. Ils subirent ensemble le martyre un 24 ou 25 décembre 257. Cette date étant celle de la Nativité, elle est aussi fêtée avec Prothe et Hyacinthe, morts un 11 septembre.
Nous ne savons pas si un culte particulier lui est rendu dans l’Yonne. Mais dans l’Aisne, il y a une commune Saint-Eugène du nom de son église. « Dans les actes latins les plus anciens, l’église qui était desservie par le curé de Condé (en Brie) est désignée par le nom de Sancta Eugénia ad Condatum in Bria. » (Wikipedia)
pour voir les enluminures sur Eugène/Eugénie https://portail.biblissima.fr/fr/ark:/43093/desc3e826b5995aff6bf0fdcf1505a98173f10d45f44
L’auteur de l’article rappelle que cette pratique , sans être commune, existait (*). Et certaines de ces femmes qui prirent une identité d’hommes sont vénéré(e)s par l’Eglise, notamment Marine/Marin, valorisant leur virginité et leur courage « viril » (**).
(*) D’autre part, le concile de Grangres en Turquie actuelle, vers 340, pour enrayer une vague de séparations maritales et d’abstinence, interdit que les femmes s’habillent en hommes, se coupent les cheveux et quittent mari et enfants.
(**) Le mot courage en latin se dit vir-tus, c’est-à-dire le propre de l’homme (vir), du même radical que vis, la violence. Le mot virtus a donné celui de vertu. La vertu propre à la femme dans l’Antiquité est celle de la pudor, pas la honte, mais la qualité de réserve, de discrétion, voire d’effacement.
Quelques femmes du monde grec
Agnodice
L’anecdote du procès d’Eugène rappelle un épisode de la vie d’Agnodice, figure plus ou moins légendaire de la première femme médecin et gynécologue. Selon Hygin, elle est issue de la haute société athénienne et se déguisa en homme pour suivre les cours du célèbre médecin Hérophile. Vers 350 av. J.-C., elle devint médecin, mais accusée par ses confrères de séduire les femmes mariées, pour se disculper, Agnodice se vit alors contrainte de révéler son sexe devant les juges de l’Aréopage : « elle releva sa tunique et montra qu’elle était une femme » (tunicam alleuauit et se ostendit feminam esse). Les juges l’accusèrent alors de violer la loi athénienne, en pratiquant une branche de la médecine interdite aux femmes. Agnodice risquait une lourde condamnation. Elle fut défendue par ses clientes et les magistrats l’acquittèrent, lui permettant de continuer à exercer son art. L’année suivante, une loi qui autorisait les femmes à étudier et pratiquer la médecine fut promulguée.
Hypathie
Le destin d’Hypathie est différent. Elle ne se fit pas passer pour homme, mais, quoiqu’appréciée pour ses qualités intellectuelles, elle fut victime de la vindicte publique.
Elle est née à Alexandrie entre 355 et 370. Elle est la fille de Théon, éditeur et commentateur de textes mathématiques, célèbre pour avoir popularisé les travaux d’Euclide et Ptolémée et directeur de l’Université d’Alexandrie (ou Musée). Son père la considère comme son héritière intellectuelle dans les domaines de l’art, de la littérature et des sciences, et lui offre l’opportunité d’enseigner les mathématiques et la philosophie.
Oreste, préfet romain d’Alexandrie, admirait son savoir et ses capacités intellectuelles et lui demandait régulièrement conseil. L’homme était chrétien, mais tolérant à l’égard de l’ensemble des religions qui coexistaient à Alexandrie. Cette relation privilégiée le place en conflit direct avec Cyrille, nouvel évêque de la ville, et conduira en 415 au meurtre d’Hypatie. Ironiquement, bien qu’elle ait été assassinée par des chrétiens, en partie parce qu’elle défendait des idées néoplatoniciennes, certains de ses enseignements ont fini par influencer la doctrine chrétienne.
On lui attribue régulièrement la maxime : « Faites valoir votre droit de penser, car même penser à tort est mieux que de ne pas penser du tout ».
Pour les femmes intellectuelles du monde grec, voir aussi l’article Aspasie.
Usurpation d’identité ou femmes de courage?
Jeanne d’Arc (ca 1412-1431)
Nous pensons évidemment au procès de Jeanne d’Arc de Domrémy (Vosges) : son changement d’identité pesa à charge dans sa condamnation. Avait-elle fait école? C’est le cas de la « fausse » Jeanne d’Arc : Jeanne/Claude épouse de Robert des Armoises, sgr de Tichemont, et finit ses jours à Jaulny (Meurthe-et-Moselle), ou d’autres « pucelles ». J’ai lu quelque part l’histoire d’une jeune fille de Montier-en-Der (Jeanne d’Arc avait des liens avec cette ville de Haute-Marne) condamnée au XVIe s. pour la même raison mais je ne retrouve plus ma source.
Sur le sujet : lire Jeanne, la Pucelle : le tranvestisme à l’origine du héros, par Louisa Hedjem dans Topique 2013/4 n° 125
https://www.cairn.info/revue-topique-2013-4-page-79.htm
Alberte Barbe (*) d’Ernecourt (1607-1660), ou l’Amazone de Lorraine
Elle est née à Neuville-en-Verdunois (Meuse) de Simon (II) d’Ernecourt, fils de Simon (I), gouverneur de de Vaucouleurs (tiens donc!), et de Marguerite de Housse, dont elle est au décès de son frère la seule héritière. Elevée par sa tante paternelle, Barbe d’Ernecourt au château d’Etrepy (Marne), elle finit par épouser en 1626, sur ordre de son père, Jean Jacques de Haraucourt, seigneur de Saint-Baslémont. Issue d’une famille fidèle au roi de France, elle se trouve par ce mariage prise dans le conflit qui oppose le jeune trublion, Charles IV de Lorraine, et le roi de France, Louis XIII. Elle refuse de résider à la cour de Lorraine à Nancy et, avec l’approbation de son mari, réside sur ses terres à Neuville.
En mai et à l’automne 1636, les Croates (Cravates) et les Suédois commettent plusieurs exactions sur ses terres : nous sommes en effet dans le contexte de la guerre de Trente Ans. En l’absence de son mari, elle organise la défense de son château : Mme de Saint-Baslemont revêtira un habit d’homme seulement recouvert d’une ample jupe. Les chevaux de l’écurie devront être sellés en permanence, avec des pistolets chargés à l’arçon. Par la même occasion, prévoyante, Barbe se fait couper les cheveux au bol afin de ne pas être encombrée de cette tignasse. Elle cachera simplement sa coupe courte par un bonnet orné d’une plume lorsqu’elle sera chez elle.

Sa vie est racontée sur le site : http://www.lesromantiques.com/?a=1153/Alberte-Barbe-d-Ernecourt-Scandaleuse
(*) Note sur le prénom Barbe (Barbara) trop fréquent pour être traité : Alberte Barbe tient son deuxième prénom de sa tante Barbe d’Ernecourt, qui elle-même porte le prénom de sa mère, Barbe de Beurges, qui elle-même le tient de sa grand-mère, Barbe de Fains (Fains-Véel_Meuse).
conclusion
Il me semble qu’il est inadapté de parler dans ces cas de trans-genre, qui est une notion vraiment très contemporaine. Il ne s’agit pas de « changer de sexe », tout juste de vêtement et certes de statut : gagner l’anonymat, comme toutes ces saintes femmes qui défendent le droit à la virginité, tout en gardant une liberté d’action que ne permet pas à certaines époques le statut de femme.
Du point de vue de l’orthographe, la féminisation des noms me heurte : j’ai toujours considéré le masculin comme un neutre. Je suis avant tout un être humain (homo, né de la terre (humus) et non vir, époux) ou, comme disait Montaigne, un citoyen du monde. Je ne veux pas être classée homme ou femme, je veux surtout être libre de mes choix. Et pour moi, ces femmes sont des femmes libres qui ont bravé les règles de leur époque, encouragées pour certaines par leur père (Hypathie, voire Eugène) ou leur mari (Alberte Barbe) ou bêtement par les circonstances. N’y a t-il pas eu aussi nombre de femmes engagées dans la Résistance? Le courage, une vertu masculine? Ah, bon.